Chant du cygne : tours et donjons

Publié le par Arnaud Dhermy

La première entrevue fut compassée. Personne ne se livra vraiment aux autres, les écus n’étaient pas terminés. Gautier n’osa pas parler de son idée de parrainage, et il n’y eut aucune initiative originale.

 

« C’est toujours la même ambiguïté, conclut Fabrice après que tous fussent partis. Si l’on parle en toute franchise et même en renchérissant d’exaltation, eh bien on s’envole tout seul ; l’ennui se lit sur les visages. Rester impersonnel et concis, les autres ne peuvent patienter au-delà. Pourtant comme j’aime deviner des recherches indicibles qui se risquent malgré tout à l’échange.

 

- C’est beaucoup plus simple que ça, nota Constant. Pourquoi voudrais-tu souffrir l’épanchement d’une réflexion personnelle comme une mauvaise haleine ? S’exprimer, sans vider son outre ; se montrer digne de celui qui écoute, embellir, se transfigurer de mots.

 

- Cela me fait penser à un ancien professeur, se souvint Gautier, et que connaît aussi Constant. J’avais l’occasion de passer le voir en voisin et il me prêtait des livres. C’était surtout durant les vacances ; il préparait ses cours et quand j’arrivais il avait l’air de s’extraire d’une journée complète d’étude. Je devinais qu’il essayait devant moi quelques intuitions ou quelques hypothèses et qu’il avait à cœur de les mettre en forme, rien que pour moi.

 

- C’est exactement l’esprit qu’il faudrait atteindre, réagit Fabrice. Mais je pensais aussi à autre chose, qui enflammerait nos joyeux compagnons : un lieu spécial, rien que pour nous et particulièrement pittoresque.

 

- Une clairière ?

 

- Je connais quelqu’un à qui je tâcherai d’en parler, fit Fabrice. Il appartient à une association qui gère et qui restaure une ancienne abbaye. L’endroit ne sert qu’en journée pour les visites, et certaines fins de semaines. Ce sont surtout des manifestations culturelles, touristiques ; des cérémonies aussi. Et ce qui est amusant, c’est que l’association a été montée par un ancien groupe d’archers ou quelque chose dans ce genre. Notre idée de chevalerie l’amusera certainement. Ils ont une salle de banquet avec des chaises à dossier, et même des écus accrochés aux murs !

 

- Quel âge à ton contact ?

 

- La cinquantaine. Mais attentif quand on parle entre jeunes, et amusé, disponible. Ton ancien professeur doit bien être comme cela ?

 

- Peut-être, mais pas du genre à s’organiser en association de loisir.

 

- Un solitaire dans ses livres, alors ? En songeant à mon archer, je me disais qu’il est important de ne pas se confiner entre grands adolescents, mais de se trouver quelques parrainages.

 

- Ni de se confiner entre garçons, mais…

 

- Bonne remarque… Cependant tâchons d’abord de nous trouver une allure avant de s’interdire devant une sensibilité têtue ! Contacte ton ancien professeur et s’il faut, nous le verrons ensemble !

 

- Montre-moi d’abord ton voisin.

 

- Il va organiser une soirée de pilons panés comme il dit, à manger avec les doigts. Viens avec moi ! Ce sera aussi l’occasion de faire du recrutement. »

 

Gautier fut exact au rendez-vous. Il s’était recouvert d’une large cape qui lui tombait sur les genoux et qu’il fermait lourdement d’une broche autour du col.

 

Le sourire en coin, Fabrice l’invita à doubler l’angle de la rue. Juste derrière, une nuée de motards était à l’arrêt sur le trottoir, clous et cuirs, et qu’ils traversèrent péniblement. Gautier, l’air dégagé avec de petits effets de toge ; Fabrice avec l’impression tenace de traverser en morveux un groupe de lycéens.

 

« Nous ne serons pas les seuls dehors », plaisanta Fabrice en saluant leur hôte, pendant que des vrombissements se faisaient entendre. L’autre éclata de rire. Puis il les fit passer de l’autre côté de sa maison. Ils se retrouvèrent du côté de la rue qu’ils venaient de remonter et virent que les premiers motards s’étaient déjà installés sur l’herbe, d’autres à préparer des assiettes, des cocktails.

 

« Jean-Baptiste, appela le maître des lieux, viens que je te présente ! Voilà l’amateur de jeux de rôles dont je te parlais. »

 

Un type sommé d’une énorme queue de cheval se détacha d’une rousse aux galbes fatigués et s’avança sans regarder Fabrice, l’air de ne pas être descendu de son destrier. Gautier sourit de lui voir une moue ironique en les détaillant. Mais il était de ceux qui savaient se montrer bien au-dessus des apparences, et doubla Fabrice en allant au devant du motard qui gardait une attitude fort détachée.

 

« En effet, fit Jean-Baptiste, pour moi la chevalerie est une tradition et un art de manier les armes !

 

Une fois montée ma société d’archerie avec quelques amis, j’ai tout de suite recherché un château féodal à mettre à notre disposition pour des spectacles, des sons et lumières. Après nous nous sommes mis à l’arbalète. Entendu, ce n’est pas la même adresse, et puis le grand barbu qui est là-bas ne serait pas resté avec nous si l’on n’avait pas, en plus, organisé des lancers de hachette. Maintenant il en est à l’étoile du matin…

 

- La masse, quoi ! enchaîna Gautier qui ne laissait pas distancer ni décontenancer.

 

- Pas tout à fait. Voyez-vous, l’étoile du matin est sphérique et n’est sertie que de clous, quand la masse n’est qu’un cylindre plus ou moins effilé, mais garni de tigettes.

 

- Beaucoup plus efficace ! » postillonna le grand barbu qui était accouru, et qui gardait un émerveillement dans les yeux. Sans doute s’était-il encore exercé la veille, ou dans l’après-midi.

 

« T’as qu’à voir sur un arbre ce que ça donne ! J’ai éclairci un bois qui nous servait de terrain d’entraînement rien qu’avec ça…

 

- Ce n’est qu’une bête, intervint aussitôt Jean-Baptiste, n’y faites pas attention. Mais il s’est aussi essayé à la francisque à long manche ; une curiosité. J’en étais encore à la claymore, pratique face à une cavalerie lourde. Vous comprenez, plus la lame est longue, plus l’on prend de force en la faisant tournoyer à la taille. Pas pour le corps à corps évidemment, c’étaient les Romains qui avaient tout compris avec le glaive… »

 

Ils purent à peine finir que certains faisaient redémarrer leur engin.

 

« Oui, j’arrive ! tonna Jean-Baptiste en donnant de la nuque en arrière. On se rappelle, hein ? » fit-il, devenu mondain, avant de reprendre sa charge féminine en selle et d’amorcer un lourd départ.

 

« Tu y crois à toutes leurs histoires ?

 

- Tu as raison, c’est un défoulement qui n’est pas seulement physique. Mais l’enthousiasme est très communicatif, n’est-ce pas ? Moi, cela me suffit. Ton ancien professeur sera sans doute plus intérieur… »

 

Le voisin de Fabrice accepta de les accueillir à l’abbaye. On y proposa le prochain rendez-vous, dès le samedi suivant.

 

Une nuit glaciale acheva cette journée pluvieuse comme un étang à l’ombre d’un grand mur. Cela avait aidé à la concentration ; l’attente s’installait toute seule, entêtante, sûre d’elle. Le départ nocturne vers l’abbaye finissait d’effacer la succession des heures ; les derniers préparatifs prenaient la fixité de l’instant, du souvenir déjà, se levant à peine des engourdissements.

 

Gautier avait enfourché son vélo, prit le train jusqu’en bout de ligne, puis de nouveau poursuivit à travers bois ; se faufilant à travers les fûts à la lumières des flaques et du revêtement qui brillait ça et là. Il avait tenu à rester seul jusqu’au bout, espérant garder l’enthousiasme de la mise en scène, sans le piétinement et les brouhahas préliminaires, quoique amicaux.

 

De toute façon il était en avance sur l’horaire convenu. Il franchit la grille d’entrée sous l’œil circonspect et complice du gardien. Encore une centaine de mètres à parcourir en pleine obscurité et il finit en se poussant des chevilles jusqu’à une lanterne.

 

L’endroit rappelait plutôt la pension désaffectée qu’une abbaye du 14e siècle. Sous l’arc des baies du rez-de-chaussée s’étageaient des vitres à petits carreaux, des montants lépreux et du verre dépoli. Gautier déposa son vélo dans une antichambre carrelée de noir et de blanc et poussa une porte aux normes d’évacuation en cas d’incendie, sous l’inévitable veilleuse de secours.

 

Il avait préparé un fléchage qu’il installa aussitôt de loin en loin jusqu’à l’escalier de la cave.

 

La salle prêtée pour la soirée était basse mais lourdement voûtée, et sans ses curieux carrelages en damier elle aurait encore senti le cellier et ses tonnes. Elle avait aussi des lambris, qu’il ne fallait pas trop regarder de près. Perdue au milieu, une table pourtant longue et ses fameuses chaises hautes.

 

Il s’assit et prit le temps de tout parcourir des yeux. Il n’éprouva pas l’émotion de l’endroit qu’on s’approprie, les lieux demeuraient hors de sa seule portée.

 

Quelques éclats de voix, puis ce furent les premiers arrivants.

 

Leur sourire et leur chaleur lui fit souvenir des mines réjouies de tant de personnes qu’il avait croisées dans des soirées et qu’à ce moment-là il trouvait ridicules, ne parvenant à deviner leur intérêt. Sans raison il se sentit toucher du doigt une certaine plénitude. Il se figura un vaste rivage enfin approché après plusieurs heures de brume, et se remémorait son clapotis lent, un beau soir de relâche. Alors seulement il se sentit lui-même, sans fébrilité, sans hâte.

 

On commençait à s’installer quand brusquement Fabrice, Nicolas et Constant surgirent dans la pièce en cote de mailles et tartans armoriés dans des cris et des moulinets d’épée. Ils se firent un plaisir de bousculer les autres en passant, sortirent des autres-mains puis atteignirent le bout opposé de la salle pour s’affronter tantôt de face, tantôt de biais. Achevant leur chorégraphie, chacun vint se placer devant la grande cheminée du fond, face aux autres.

 

« Je sers l’Aventure », proclama Fabrice, gigantesque poupon aux yeux pétillants, au profil rebondi, et qu’il avait paradoxalement accentué d’une barbiche, rejoignant par là l’éternelle jovialité des lutins.

 

« Je sers la Connaissance  », rétorqua Nicolas, rayonnant et plus sage que les deux autres, les talons joints.

 

« Je sers l’Amitié », souriait Constant dans sa corpulence. Lui aussi s’était laissé pousser une barbe, juste un filet, et qui prenait l’air large des banqueteurs sans vergogne, l’œil affilé, affûté et hautain.

 

« Je pourfendrai parmi nous quiconque viendrait à me manquer d’amitié, et vous tiendrai chacun pour responsable les uns des autres !

 

- Et moi, enchaîna Nicolas, je jure de veiller à ce qu’aucun de vous ne néglige ma maîtresse, sous peine de mort ! » Sous les rires, il se crut obligé de rappeler que c’était Connaissance qu’il servait.

 

« Pas plus que moi, souvenez-vous-en, reprit Fabrice, - c’est l’Aventure – et j’en traînerai derrière mon cheval tant que j’en peux ! Toi, lança-t-il à Gautier, jures-tu de servir à ton tour l’Aventure avec autant de zèle que moi ?

 

- Et la Connaissance  ? avança Nicolas en pointant la gorge de Gautier de sa lame.

 

- Et l’Amitié ? menaça Constant à son tour en se fendant.

 

- Oui, sourit Gautier d’une voix forte, je m’engage devant vous à renchérir d’amitié, de quête vers le savoir et d’aventure ! »

 

Ils fixèrent chacun à tour de rôle, puis Fabrice et Constant brandirent leur épée en hurlant, suivis des autres qui levèrent la main d’un seul cri. Nicolas sortit une bouteille de champagne de sa bure. Il la secoua frénétiquement avant d’en faire sauter le bouchon et que le liquide se plaque sur le sol. Il en resta assez pour trinquer, tandis que Fabrice s’ingéniait à poser ses armoiries sur le montant de l’un des sièges.

 

Il y en eut pour lancer des noms. Arthur ; Bohort ; Galaad ; Perceval. Mais cela ne prit pas.

                                                     

                                                                                                                                             Arnaud Dhermy

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