Chant du cygne : parrainage

Jean-Pierre s’effaça entre deux murs de livres. Ses bibliothèques en merisier étaient fermées de portes vitrées. D’un côté Constant reconnut une bonne collection de Pléiade, de l’autre des traductions d’auteurs grecs et latins. Il suffisait de poursuivre jusqu’à un salon. Il se trouvait là le plus pur confort moderne, mais à l’usage du vieux garçon de tempérament. Il suffisait de se laisser aller à fouler la moquette épaisse, de s’asseoir dans le sofa moelleux et bas, sous une luminosité omniprésente dans son insolente évocation du Midi.
« La lumière vous gêne peut-être un peu ? Les yeux bleus sont plus sensibles, je vais baisser l’intensité.
- Il faisait très sombre dans l’escalier, quelques instants pour m’habituer et ce sera tout. Cette ambiance me plaît beaucoup, au contraire. »
Pour toute réponse, l’hôte disparut dans la cuisine adjacente.
« Vous aimez les rôties réchauffées au four ? Je n’ai rien d’autre de bon en ce moment. Vin cuit ? curaçao ? whisky ? C’est la première fois que vous venez chez moi.
- Sans Gautier je n’aurais pas osé vous en parler. Et puis finalement c’est lui qui n’a pu se libérer aujourd’hui. »
Au fil de la conversation, Constant restait interdit. Jean-Pierre tenait d’une vivacité dont rien n’était aléatoire, imprécis ; le propos tombait juste, le mot bien senti, l’esprit loin des brumes approximatives du Nord.
On parla tour à tour écrivains, acteurs, musiciens, tout un monde luxuriant à travers quoi le sémillant professeur semblait évoquer des amis lointains, dont il recevait régulièrement des nouvelles sous forme de livres, de disques, de films.
« Oui, parler musique ne trompe jamais son homme, ajouta Jean-Pierre. Difficile de ne pas vivre de fructueux échanges, une fois que l’on s’est accordé sur le style.
- Vous trouvez ? La musique parfois ressemble au dialogue de sourds. On écoute un air ; on admire un soliste ; on envie sa hauteur de vue, sa richesse d’interprétation, mais finalement la seule chose qui intéresse l’artiste c’est de mettre en valeur son instrument. Ils se regardent l’un l’autre ; les portées peuvent bien contenir quelque inspiration, peu importe !
- Vous exagérez !
- Beaucoup de musiciens que j’ai connus sont comme cela. Il suffit de discuter répertoire. Seuls les morceaux techniques les captivent à coup sûr…
- Mais que demandez-vous à la musique ? fit Jean-Pierre en le regardant avec des yeux ronds.
- Qu’elle soit sincère, y compris dans les intentions de celui qui la proclame ! »
Oui, toujours l’ego, poursuivait Constant à part lui. Il faut regarder comment certains dégoisent à loisir. A croire qu’ils ont peur de se dissoudre dans on ne sait quel brouillard de silence, et qu’ils tentent de le repousser de leur haleine. Incapables de parler une heure sans parler d’eux-mêmes, ou de quelqu’un de leur poche.
A l’aspect de son interlocuteur, Constant sentit qu’il était lui-même en train de soliloquer, et ce fut un grand trouble qui le déconcentra. Il avait la sensation d’en rallonger son discours, conclut comme il put sur ce qui faisait sa marotte du moment.
« Je veux croire que la musique, comme le débit de parole, dépend du feu intérieur ! »
Il y eut un temps de silence durant lequel Jean-Pierre fixa son assiette de rôties. 
« Gautier me disait que vous aviez formé un cénacle ? » reprit-il.
Malgré la prétention du mot, Constant ne releva qu’à peine, tant les accents faciles de Jean-Pierre l’élevait à une hauteur épanouissante. Entendre son interlocuteur et à la fois nourrir ses propres pensées, instant rare ! Dès lors, il n’y avait plus à se formaliser du ton précieux, obstinément brillant, finalement pédagogue.
« Oh, enchaîna Constant, juste de quoi faire coïncider l’amitié et la passion, pour ne pas qu’elles se manquent. L’émulation dans le bon esprit, l’encyclopédisme à notre mesure. »
Là, Constant sentit qu’il rebondissait sur une autre vanité, mais il y avait de l’exaltation dans ce qu’il vivait là et Jean-Pierre en jouait visiblement. D’ailleurs le professeur hocha la tête d’un sourire entendu.
Indulgent, se rappela Constant. Alors qu’il me connaissait si peu ! C’est comme cela que j’imagine un enseignant : l’attention auprès des gens pour une flamme qui s’éveille ; l’encouragement viscéral de Jean-Pierre à l’affleurement du trait d’esprit. Au risque d’applaudir au jeune un peu trop vert, justement, vaniteux. Mais ce n’est qu’à cette condition que la poussée se fait prometteuse ; un professeur le sait bien.
Constant était heureux de sentir que Jean-Pierre n’était pas dupe de ses vanités. Et pourtant, manifestement, beaucoup de choses les séparaient. Oui, ce qui importait, conclut Constant, c’était vraiment ce qu’on trouvait à mi-chemin, avec toute les intentions du départ, les volontés, les poussées…
« Votre indulgence enthousiaste me pousse à vous inviter à nous rejoindre ! finit par sortir Constant de ses idées de derrière la tête. Je crois que les autres en seraient enthousiastes.
- Aaah, vous recherchez un modérateur ?
- Vous savez, cela reste très jeune…
- J’entends bien ce que vous voulez dire, j’ai été jeune moi aussi ! Donnez-moi la prochaine date. Mais… Je ne sais pas encore si j’y ai vraiment ma place. Par contre, si je peux aider l’un ou l’autre à préparer un sujet, à le faire avancer, du haut de mon grand âge, ah, ah ! »
Il fallut lui rappeler qu’il avait promis de prêter des disques ; le temps s’était écoulé en voleur.
A peine le seuil franchi et déjà saisi de lucidité, Constant appréhenda la future confrontation du professeur avec le groupe.
Constant rapporta l’entrevue à Gautier.
« J’ai bien cru un moment me retrouver chez ce vieux Louis dont je t’ai parlé ; avec Jean-Pierre à table, en face de moi !
- Il me fascine, répondit Gautier. A travers son empathie, c’est l’esprit du célibataire serein qu’il diffuse. Cette position inexpugnable que j’ai toujours rêvé de construire, il l’a possède ! Mais j’ai parlé trop vite, quel rapport avec le groupe ? Et nos cérémonies, nos singeries, que va-t-il en penser, quelle futilité de les avoir suscitées ! »
Les appréhensions de Gautier furent sans objet. Chacun en avait rebattu sur ses fantaisies, et les garçons immatures de la salle basse s’étaient mués ce soir-là en de très cordiaux compagnons. L’ambiance s’assurait. Le professeur semblait très à son aise. Plus tard Gautier le vit se taire et rejeter la nuque en arrière. Visiblement, il perdait le fil, quelque chose à leur contact le faisait s’évader lui-même.
Jean-Pierre surprit son regard et lui sourit aussitôt largement.
Puis le professeur se leva et spontanément les conversations s’étouffèrent.
« Ce n’est pas un discours », pouffa-t-il, cherchant à s’adresser à tous individuellement, en gardant un ton calme. « Vous me faites un plaisir immense, vous savez ? Maintenant, il est trop tard, bien sûr ; mais, ce que j’ai pu regretter, à votre âge, de ne pas connaître de pareils amis ! »
Constant fut pris d’une forte émotion à l’entendre.
« Avec un ami exclusif, reprit Jean-Pierre, j’étais à me bercer d’« insignifiances », étonné sur ce parcours de vide à trouver à qui emboîter le pas. Oui, insignifiantes étaient nos préoccupations. Peut-être ce désir du jouet qui ne voulait pas passer.
Nous nous réconfortions l’un l’autre du regard d’autrui ; nous nous voyions lourds, et bien mince l’intérêt que nous représentions. Ceux au contraire qui intriguaient les adultes me subjuguaient. Plus jeune, moi aussi j’avais eu ce pouvoir, mais ce dont j’étais doué à 12 ans, je ne l’avais plus à 20 !
Notre amitié nous réconfortait et en même temps nous montrait la surprise, le mépris des autres. Nous nous passionnions pour des séries télévisées dont certains détails nous retenaient. Nous exercions une ironie facile sur cette culture commune ; nous enregistrions des bandes-son de films pour en imaginer d’autres scènes.
Quels morveux mal vieillis nous faisions ! Nous nous voyions nous dégarnir en pouffant, dans des survêtements criards, à écouter dix fois de suite la toccata de Boëllmann, à jouer des soirées entière à Bolo ou à Tetris. Sans rien d’une intention sportive, par exemple, que deux ou trois virées le long de
Oui, nous étions de piètres sportifs. Nous nous étions fait virer d’un cour de tennis gratuit ; nous appréhendions la moindre escapade en vélo. Et pourtant nous avions le culte du surhomme, un surhomme de volonté sans aucun esprit de suite ; un surhomme de chambre ; un héros en chambrette, c’était ça : en chambrette ! 
- Je n’ai pas l’impression, fit sentencieusement Nicolas, que nous soyons très différents de ce que vous avez été…
- Il ne faudrait pas, intervint Fabrice, que nos soirées nous enferment de l’intérieur. Mais nous sommes assez nombreux et variés pour ne pas verser dans ce ronronnement.
- Pas sûr qu’à un certain stade, reprit Nicolas, nous n’ayons la tentation de nous négliger au prix d’une illusion plus ou moins collective…
- Et quel genre d’illusion ?
- Mais l’élitisme bien sûr ! fit Gautier. Ce qui a beaucoup de sens pour de rares esprits, comme dit Nietzsche, doit être exprimé en termes brefs… pour que le commun n’y voit qu’un non-sens plutôt qu’il le traduise dans sa propre insipidité, ou quelque chose comme cela.
A force de nous côtoyer ainsi, et de nous élever mutuellement par paliers… ce serait presque un jour un langage gnostique connu de nous seuls !
- Cela se fera sans moi alors, fit Nicolas, presque révolté.
- De toute façon ce n’est qu’un rêve ; inutile de nous monter la tête. Si au moins, pour tous les sujets abordés nous nous haussions au-dessus de la vulgarisation, ce serait déjà quelque chose. Ce brouet insipide qu’on nous sert pour parer au minimum de nos rapports, et qui sert même d’étalon pour une reconnaissance sociale !
- Attention, la vulgarisation est nécessaire, intervint Jean-Pierre. La facilité de certaines époques comme la nôtre est peut-être ce qui convient pour ramasser la culture, l’héritage des anciens qui s’alourdit avec le temps. Que quelques marches nous fassent redescendre dans notre interminable chemin de civilisation, cela évite que ce soit tout le souffle de l’ascension lui-même qui décroche, avec ses efforts de toujours, du haut d’à-pics trop hardis. Oui, accepter de décrocher quelques joyaux du sanctuaire abandonné, pour que son souvenir redonne le goût des richesses perdues, et celui de les reconquérir pour en jouir ! »
Devant la mine surprise des convives, Jean-Pierre se crut tenu de s’expliquer.
« C’est l’un de mes sujets favoris – je suis enseignant, il ne faut pas vous étonner ! Cela fait des années que j’y réfléchis ; je crois que j’ai raison.
Chaque génération doit avoir sa part de découverte dans le sens artistique comme dans celui de la civilisation ; ou du moins sa part de redécouverte. Mais je crois que la finesse d’appréhension ne peut indéfiniment s’étendre, et surtout pas à l’aune d’une vie d’homme ! C’est comme l’aire du fouet dans un ramequin rempli de farine et de lait. Si l’on remue à droite, des bords poudreux tombent dans le liquide, mais à gauche ce qui a été battu juste avant retourne en grumeaux. Chaque génération doit admettre qu’il lui faut abandonner un pan de son acuité humaine pour qu’une autre génération ait le sentiment de le reconquérir, et qu’elle tienne son rôle dans la civilisation. Or la vulgarisation c’est la sauvegarde des sens délaissés, la digestion d’émotions caduques, empoussiérées, vous voyez ? La vulgarisation c’est un nectar à délayer ; une brique de vie à extraire de la glace ; une cellule vivante à regreffer sur une autre souche, l’amorce de futures curiosités en reconquête ! »
Arnaud Dhermy