Mer calme et voyage heureux : fuite

Publié le par Arnaud Dhermy

Mer calme et voyage heureux, Mendelssohn

  

                Le long de sombres quais, la torpeur parisienne s’égouttait. Des orages répétés avaient mis fin à la chaleur estivale et à ses rares passants. Doucement ce matin-là, les trépidations citadines reprenaient, coïncidence du tumulte pluvieux. Et comme seuil sur l'exotisme, la gare Montparnasse était sans doute bien décevante.

                 Les frissons poursuivirent Gautier Valcorte jusque dans un compartiment où il se blottit, abaissant sa tablette devant lui comme pour assurer un clavier à ses mains. Impatient d'attendre un départ qui l'aurait déconcentré dans ses exercices, il chercha une occupation fugitive, puis se mit à ouvrir diverses pochettes d'un sac éculé. Il y avait la lettre de Paul et de Nathalie Calèse. Ses amis l'avaient invité en province pour vivre une semaine d'été ensemble. De la Vendée il se rappela les rares traversées de son enfance ; il s’en dégageait une certaine harmonie. Sans être à proprement parler un souvenir de vacances, du bocage montait une sensation de plénitude.

 

Des airs qui mystérieusement appelaient ces paysages peu à peu lui revenaient. Ceux qui n’avaient duré qu’un été, airs de radio, de passants peinards, à coups de litanies jamaïcaines. En lui la Vendée s’était aussi imprégnée des élans épiques de Mendelssohn. Les vaguelettes folles, les rafales de la Grotte de Fingal, sur le départ il avait dû en vivre une écoute attentive. Et c’était dans le bocage à peine effleuré que son imagination enfantine avait raccroché cette musique à peine découverte ; des esquisses peut-être éventées d’épopées chouannes. Simple détail, mais ce coin de campagne tenait par là quelques arpents de la géographie intime de Gautier, et c’était la musique de Mendelssohn qui en était la clef.

 

                Une légère secousse, le train s'ébranla ; Gautier s’en décontenançait toujours. Ce jour-là, cela signifiait qu’il allait retomber à la merci du soucis du moment. Décidément, il fallait trouver une issue à cette impasse.

 

Il resta le regard figé devant les façades qui défilaient.

 

« Un premier échec est nécessaire, se dit-il, un deuxième peut être utile, si tu te relèves du troisième, tu es un homme !

 

Et moi je suis un surhomme.

 

Je me le dis tout simplement ; parce que je le crois.

 

Après ce que j'ai vécu, j’aurais pu me laisser aller. Les gens me regardent ; ils doivent bien se le dire : il a une triste figure mais il lève la tête – son regard sonne le fer – courageusement il prend ses problèmes à bras le corps !

 

Pourtant, il s'en est fallu de peu que je tombe pour toujours, que l'on m'ait eu coup sur coup. Et là encore !… Un dernier avatar, pas âgé de plus de deux mois.

 

Deux mois jours pour jours, que cela a commencé...

 

Non…

 

Si, deux mois après-demain. »

 

            Mais il commençait de se lasser d'un calendrier qu'il marquait obstinément. Ce séjour en Vendée, loin du théâtre de ses investigations, lui ferait perdre les minutieuses mensurations de son dépit. Les Calèse étaient les survivants d'une époque qui lui semblait à présent lointaine, une amorce amicale loin derrière lui. Là sans doute se trouvait l’échappatoire désirée, du milieu de brisants hardiment empruntés jadis et dans lesquels il s’obstinait d’avancer. Une transition idéale à « l’aventure Solveig ».

 

C’était ainsi qu’il s'était amusé à qualifier ce qui bousculait son comportement, depuis deux mois. Et l’expression qu’il venait de trouver le fit ricaner.

 

                Son départ, déjà, le détachait d’une partie de son amertume, comme on retrouve de l’air en gagnant de la vitesse. La grande ville était abandonnée à ses spirales confondantes ! Eh oui, l'objet de ses espoirs caducs, désormais réduit à quelques mots, se dévaluait peu à peu à ses yeux, allait échapper au dégoût du souvenir !

 

Tout avait commencé à cette soirée de fin de stage. Un parfum exotique et déroutant s'était insinué dans l'enfilade tortueuse et compliquée de ses pensées. L’émanation avait liquéfié son esprit sec et froid, comme d’une violente averse. Sous l'épaisse écorce le tintamarre s'était longtemps fait maîtrisable. Puis d'un seul coup ce soir-là, d'une seule poussée décisive…

 

Les images qui trônaient alors en lui demeuraient dans un feu de couleurs triviales mais envoûtantes.

 

Sur cette soirée, Gautier s’était décidé à miser la sérénité des semaines à venir. Décidé, oui. Sa tête pouvait se saturer de tumultes intérieurs, comme une levée en masse de volontés contradictoires, mais c’était un serment qui le faisait plonger, un serment démesuré qui installa ses yeux et ses nerfs bien en face d’une fournaise. Revenu au milieu d’une pièce où l’on dansait, il regarda effrontément Solveig. C’était l'une des autres stagiaires, toute de noir vêtue ce soir-là. Il la fixa d’un éclair d'ambition, de tactique et de familiarité ; oui, celle à laquelle il allait subjuguer son esprit se devait d'être une vieille connaissance, de celles qu'on n’avait jamais cessé de côtoyer.

 

                Il sut se montrer dominateur, empressé.

 

Il se souvint ensuite du retour dans la rue. Solveig, d’un coup, rien que pour lui. C’était donc facile, un chevalier servant. Il faisait déjà une nuit de printemps. Les rideaux du rêve virevoltaient en s'effilochant, dans l’air attiédi.

 

                « A ce moment-là pourtant j'ai su, se rappela-t-il. J'ai senti que je n'avais rien à espérer de cette lubie. C’était là qu'il aurait fallu comprendre que je perdais mon énergie, ma fierté. J'ai su et je n'ai pas compris.

 

De toute façon, qu’y aurait-il eu à comprendre ? Je me serais peut-être dégrisé d’un coup ; je n’en aurai pas moins connu l'échéance douloureuse. L’absence à peine éclose, j'aurais effleuré une solitude déjà lourde !

 

Oui, l’obstination m'a tout autant rapproché de l’Echec que n’importe quelle autre option ; le fatum était sur moi dès le début ! »

 

                Il sentit qu’il s'apaisait.

 

Ce séjour en Vendée n'allait pas le laisser au bord de la route, la tête vide ; ce serait même le ferment d'une nouvelle inspiration. Sur des gravures romantiques il imaginait l’île qu’il était en train d’atteindre dans le ressac d’un crépuscule. Ses amis lui tendaient des bras secourables, fervents. Il y sécréterait sa nouvelle destinée, d’autres préoccupations, des rêves altiers, comme d’un nouveau monde à peine découvert et déjà envoûtant.

 

                Gautier s'appuya de tout son long contre le dossier ; un bouquet de couleurs mouillées s'offrait à travers la vitre. Il se dissolu avec plaisir dans le songe puis revint vers l'alignement des accoudoirs. Il imaginait son écrin vendéen, une ferme-manoir, et se serait flatté d'une rencontre galante ; cette éternelle âme d’un lieu, d’un terroir.

 

                Il n’insista pas, sortit quelques revues achetées hâtivement dans l'exubérance du départ et s'enfonça dans un récit de randonneurs en grande découverte. Pourtant à chaque va-et-vient et aux arrêts des gares, il s’obstina à croiser les regards féminins.

 

                Gautier ne lut pas longtemps. Son agitation se libérait à l'approche d'une arrivée dont il ignorait les étapes. Il ne connaissait rien de l'endroit où il allait être reçu. Une adresse sibylline et ce lieu-dit, La Marronnière , perspective somme toute anodine, sous cette pluie. Il n’en escomptait qu’une bonne surprise.

 

***

 

                Paul et Nathalie, voilà plus d’un an qu'ils ne s'étaient vus. Il les avait toujours connu ensemble, depuis qu'à Paris, ils fréquentaient les mêmes amis. Aux retours des cercles verbeux, voilà que des parcours communs les avaient rapprochés.

 

Elle était secrétaire de direction et lui expert comptable ; le chorey avait été apprécié à sa juste mesure ce soir-là, les plats pas trop relevés. Au delà de l’entente consécutive aux plaisirs, aux raffinements, chacun s’était plu à deviner la personnalité de l'autre. Un raid en Touraine n'avait pas tardé. Les trois commensaux étaient venus goûter l'automne des douceurs du val de Loire. Aux longues marches sur les levées du fleuve, et ses lointains reflets crénelés, succédait l’attente rêveuse dans le salon cossu d'un vieux restaurant à l'éveil, dans son délicat corset de manoir humaniste. Aux senteurs du parc répondait celui des saveurs, tout aussi bariolées et surprenantes, depuis les vieux marcs jusqu'aux crûs de fruits tout frais cueillis.

 

                Gautier sourit, il se rappelait aussi l'attention avec laquelle ses amis le recevaient. On n’en était plus à une simple aisance dans l’échange, c’était le sentiment d’une certaine plénitude qui s’esquissait. L’intimité du couple devant la liberté du célibataire ; la causticité féminine devant la complicité des deux camarades.

 

La première fois, il les avait raccompagné jusqu’au pied d'une rampe dans le quartier latin. Ensuite il avait vu une ample garçonnière. L’amitié pointait, prometteuse.

 

Et puis une place s'offrit à la carrière de Paul, loin de Paris. En Vendée. Les trois amis avaient pressenti les mêmes carences qu’au terme de vacances trop courtes. L'exil avait conduit les Calèse dans un premier logement, mais ils n'avaient pas souhaité en montrer le linoléum à Gautier. Vint l'acquisition d'un manoir.

 

Il reprit leur dernière lettre. Le notaire venait de leur remettre les clés quelques semaines auparavant ; Gautier les surprendrait dans les cartons. Ensemble, ils allaient bien s'occuper, parcourir dans le même amusement cette nouveauté au dallage luisant, ses taches de vieillesse. L’occasion était unique, il exultait calmement.

 

Chimérique ? Une chose était certaine, la primeur qu’on lui réservait sur tous les autres. Cela ne garantissait-il pas une cordiale fidélité, persistante, profonde ? Gautier ne doutait pas de partager leur enthousiasme pour leur nouveau nid, cette ardeur si prompte aux enfants dans une découverte. Et quelle découverte ! Il irait les faire jouer au gentilhomme-fermier, une condition qui à coup sûr lui vaudrait bien la peine de goûter l'existence.

 

Cette poussée, il la tempéra aussitôt. Pour une fois il faudrait du durable, du sain dans sa reconstruction et son œuvre immense.

 

En descendant du train, il songeait aux demeures cossues, aux tourelles et à leur point de vue serein. La course du taxi le réveilla des rails. Sitôt tourné le fond de la place de la gare avec ses graviers pâles comme le ciel, Mendelssohn revint avec ce paysage oublié depuis tant d’années. L'aventure débutait, et Gautier allait commencer par se perdre dans le bocage. Paris finissait seulement de s'évanouir, et tout ce qui s’en rapportait. L'écheveau lassant et douloureux de ses idées se démembrait, gisait épars derrière lui, dans le creux des vagues aux lointains ailés de moulins.

 

C’était de sa tourelle rêvée qu’il commençait désormais à traverser la vitre fugitive. Il devenait hautain dans ses lambris espérés, un volume en vieux cuir à la main ; ou bien aussi comme randonneur forcené, insatiable de reculées, de changements. Il n’y aurait qu’à gourmander le chauffeur de quelques paroles choisies pour donner corps à tout cela. Mais seuls des initiés, peut-être, sauraient s’en faire un écho, une réponse.

 

                Son attention fut captée sur un talus par le mouvement flottant d'une corneille. Il la fixait depuis le dernier virage, observait sa démarche empruntée. L'oiseau le suivait, sautillant par moment comme un gnome au regard torve. A la vitesse de la voiture, il s'étonna d'un instant si prolongé. Un songe peut-être auquel sa torpeur l’avait disposé.

 

En fait, le taxi ralentissait. Gautier sursauta. Une voix morne lui versait dans le creux de l’oreille un chuchotis qui le faisait vibrer, se hérisser jusqu'au plus profond de lui-même. Il se rappelait ses mauvais réveils, alors il se retournait en sursaut dans son lit.

 

« C'est cette adresse, monsieur ? Vous êtes arrivés. »

 

                Le voyageur sortit rapidement, esquiva le taxi d’un sourire poli, et se tint immobile jusqu'à ce que la voiture disparaisse.

 

Il tourna sur lui-même, ses bagages à la main, chercha un détail confiant où raccrocher son regard. Un talus bordait un champs de fumures sèches jusqu'à des bâtisses, échouées, à moitié immergées dans les herbes. De l'autre côté de la route déserte, un rang de tilleuls dominait des iris rouillés ; un mur de vieilles pierres, perclus de mousses et de touffes de foin et que baillaient deux portes voûtées. Une grille sans style fermait le grand portail et à côté, un portillon était bouché de planches grises.

 

Des frondaisons généreuses emplissaient la cour. Les tiges ployaient de gouttelettes troubles. Gautier s'avança vers la grille et en chercha l'ouverture. Il entendit quelqu'un arriver à travers l’herbe trempée de la cour.

 Arnaud Dhermy

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article