Arietta

Publié le par Arnaud Dhermy

Arietta, Pièce lyrique, Edvard Grieg

 

 

 

 

« Vaudrait mieux le voir, soupira Olivier Ravalet en composant le numéro de Paul Orcières. Peut-être cultive-t-il ses hésitations et ses pudeurs à la manière des adolescents ? »

Denis temporisait. Tous les matins, il voyait Paul arriver au Meynel, pénétrer dans le domaine, et surveiller les travaux d’aménagement ; discuter avec le chef de chantier d’une amélioration à faire. Il le voyait aussi revenir pour le déjeuner et poser, l’air dégagé, une cisaille et ses gants à l’entrée. Alors, Paul ne quittait plus ses hôtes, quels que soient leurs projets.

« Sans doute, ajoutait Denis, préfère-t-il avancer discrètement ses affaires, et les nôtres, tant qu’il n’a pas tout repris en main.

- Il attend surtout qu’une solution se trouve sans lui, coupa Olivier. Ou bien il se sent incapable de nous aider.

- Le Meynel le subjugue comme avant son départ ; je l’ai retrouvé comme il y a cinq ans. Il revient pour déjeuner mais ses pensées restent dans son petit coin de domaine ; tu te souviens ?

Il est prêt bien avant l’arrivée des ouvriers mais il ne me parle pas de ce qu’il fait.

- Il part rêver dans le domaine, mais du reste il s’en fout, et de nous aussi. On a laissé passer trois semaines précieuses depuis son retour en France…

- Il s’enquiert des personnes qu’il peut solliciter, rencontrer… Mais si discrètement qu’il se montre indifférent à ce que l’on dit. On lui pose une question ; sa voix mue à la recherche du faux-fuyant, comme si elle cherchait à prendre de la hauteur ! Alors, grand seigneur, il glisse d’entre ses dents un ‘je te dirais plus tard ce que je compte faire’ ».

 

 

 

A leur surprise, Olivier et Paul apprirent que l’avenant au contrat de plan allait être signé pour l’Etat par le ministre lui-même. Venue de la préfecture, l’information allait mobiliser tout ce qui se faisait d’élus, de responsables de tout poil à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde. Olivier et Denis rentrèrent directement au Meynel après avoir appris la nouvelle. Pour la première fois, Paul se fit introuvable, et ne rentra pas dîner non plus ; l’oiseau s’était envolé. Ceci mit le comble à l’aigreur d’Olivier dont Paul surtout, trop naïf à ses yeux, fit les frais.

Le conseil régional et une bonne partie des gros mandats du département étaient aux mains de l’Alliance, formation de circonstance, alors dans l’opposition, et qui gérait cette partie du territoire. La visite de l’un des principaux membres du gouvernement ne s’interprétait pas facilement dans un tel fief.

Pour les proches du Président Prévôtel, qui avait amarré ses amis à l’Alliance, c’était une tradition que de se rassembler au Meynel avant tout raout. Ils y étaient tous ce matin-là de visite ministérielle, comme d’un casse-croûte de famille, sur le pied de guerre.

« Et avec le décès de Lozier, nous avons encore perdu pied dans l’Est.

- Il était adjoint de Lacarel ?

- Premier adjoint ! et il valait une bonne poignée de voix aux sénatoriales.

- A moins de faire liste à part, nous ne pouvons qu’accepter ces fluctuations du volume de nos mandats. D’ailleurs le citoyen moyen ne distinguera bientôt plus rien de nos nuances. Peut-être faudrait-il relancer des réunions publiques, ou une lettre d’information… »

Mais tout le monde songeait au domaine du Meynel, dont la fermeture au public n’était toujours pas levée en préfecture, et qui pourrissait tout doucement, comme sa comptabilité.

Survenir en masse, dans un convoi de voitures sobres, était l’habitude des amis du vieux Prévôtel ; comme des conjurés. A l’occasion de la visite du ministre Asselle ils ne dérogèrent pas à la règle. Ils arboraient la mine grave de particuliers qui ne se montrent jamais ensemble par hasard.

Paul Orcières manquait toujours ; l’effet escompté sur les autres clubs et groupes de la région allait s’évanouir. Denis commençait de s’en désespérer ; le principal intéressé venait d’ailleurs de faire dire qu’ils ne devraient pas compter sur lui dans leur clan, qu’il n’avait aucun mandat qui l’oblige à se mêler à eux comme autrefois. Pour l’heure il apparaîtrait sans doute dans l’assistance, dans le vaste public.

«  La belle aubaine pour lui si on ne le distingue pas dans le lot », songea Olivier Ravalet. Il ne prit même pas la peine de fouailler les silhouettes qui se pressaient derrière les cordons de sécurité. Prévôtel avait rejoint les autres anciens président du conseil général, les sénateurs et quelques autres ; quant au ministre, il ne se fit pas trop attendre ce jour-là.

Dans son amertume, il vint à l’idée d’Olivier de se lancer lui aussi en franc tireur. Il avait toujours eu à se prémunir d’une certaine jalousie à l’encontre de Paul. Mais ce jour-là il ne se mit pas en peine de trier ses intentions. Il lui fallait une figure éminente avec qui entamer insidieusement quelque sollicitation, prudent de ne pas tomber sur Martial Tourdières, avec qui un échange guindé aurait refroidi ses intuitions. L’esquive d’Orcières le mit décidément en verve. Au détour d’un groupe il vit que le ministre s’avançait droit sur lui, entouré d’une cour improvisée. L’occasion lui fit tenter une saillie qu’un public attentif marquerait à son avantage.

Le ministre plaisantait avec l’imprévisible Paul Orcières qui l’appelait Asselle, sans autre protocole.

« On ne parvient pas à les séparer », lui glissa un fonctionnaire territorial, de qui il apprit qu’ils étaient venus là dans la même voiture.

Olivier s’éloigna, stupéfait ; mais Paul revint lui prendre le bras.

« Tu n’as pas pris de voiture de fonction ? Pas de macaron derrière le pare-brise, rien de visible ?

- Dis donc, tu vas m’expliquer ? s’écria Olivier.

- Alors, prête-la moi après la sauterie. J’ai glissé à l’oreille d’Asselle qu’après on se ferait une virée de potaches. Il piaffe d’impatience depuis ! Et attention, hein ? Tu ne dis rien… »

 

Plus tard ce fut l’arrivée de Denis qui présenta un quotidien fraîchement tiré. Il n’avait plus qu’Orcières à la bouche ; une demi page pour un article de ce drôle, dans la rubrique opinions : « L’Ile-de-France, une entité de terroir ». « D’où sort-il ça, celui-là ? »

Au cours de l’après-midi enfin on vit Paul revenir au Meynel ; Asselle toujours à ses côtés, l’air détendu en sortant de voiture, indifférent aux gestes qui s’étaient ralentis, tus autour de lui.

Le temps qu’il s’étire en regardant l’amorce du parcours de golf, Paul se rapprocha de la réception.

« Tu l’as disponible, ta suite, hein ? glissa-t-il discrètement à Denis.

- Il sait où tu l’as fait venir ?

- Il a dû apercevoir le nom sur une pancarte, mais cela ne lui dira rien. De toutes façons, il s’en moque, c’est un élu des Alpes. Tu crois que notre glorieuse famille politique et son auguste siège social soient parvenus à ses oreilles ?

- Qu’est-ce qu’il va faire ici ?

- Mets de côté un jeu complet de clubs, on ne sait jamais.

En attendant, il va se détendre.

- Tu sais que nous n’avons toujours pas le droit d’ouvrir au public ? Il suffit que ton Asselle se foule le moindre orteil, et c’est la catastrophe.

- Il se moque pas mal de ta police d’assurance, va… »

Denis hésita puis, avant de disparaître derrière le guichet de la réception, frôla Paul qui cru entendre se faire dire un « imbécile » sifflé d’entre les dents. Cela dut être la seule vraie surprise qu’il ait éprouvée depuis son retour en France. Il retourna donner des renseignements au ministre, puis s’éloigna de la cour d’entrée en manifestant l’intention de s’exercer sur un premier trou ; un œil vers le réception, au cas où il verrait ressortir son illustre invité.

Près de deux heures après peut-être, Denis entendit Paul et Asselle se saluer.

« J’ai préféré dormir, lança le ministre. Mais il faut se revoir. Qu’est-ce que tu fais en ce moment ? Je ne t’aurais pas cru de compagnie si agréable.

- Je te raconterai tout cela, éluda cordialement Paul. A moi aussi, cela m’a fait un plaisir fou de te revoir, surtout sous cet angle. Allez, à bientôt ! »

Paul avait débauché un des rares membres encore présents du personnel et lui fit raccompagner Asselle à Paris, dans la voiture d’Olivier Ravalet. On le vit ensuite retourner vers le green désert.

Il venait de repousser à des limites inouïes l’amicale patience de ses hôtes en ne leur faisant aucune révélation sur son manège. Comme prévue la première réapparition de l’enfant prodigue de la politique locale avait fait sensation dans son microcosme, qui plus est aux côtés de l’un des principaux ministres du gouvernement auquel tous s’opposaient ; complice de l’un des hommes les plus influents du pays.

L’arrivée d’Olivier, en quête de son véhicule, tira Denis d’embarras. Ils attendirent Paul de pied ferme, sur le pas de la réception.

« Qu’est-ce que tu lui as dit ? intima Olivier.

- Sur vos petits soucis ? Rien.

- Comment cela, rien ? Tu te l’es accaparé presque six heures durant, et vous ne vous êtes entretenus que de banalités ?

- Mais qu’en avez-vous donc après moi comme deux grandes sœurs ? Et l’autre qui s’énerve de tant d’honneur d’avoir un ministre chez lui !

- Denis est un râleur, c’est toi même qui me le faisait remarquer, il y a dix ans…

- Asselle a été l’un de mes professeurs à H.E.C., si tu tiens toujours aux anecdotes. Et il se souvient très bien de moi.

- On s’en doute depuis qu’on vous a vu ce matin ! Et tu l’as enlevé une demi-journée pour toi tout seul avec vos seuls souvenirs de classe ?

- Ca, c’est mon secret. De toute façon il est familier des escapades, et son staff s’était discrètement renseigné sur mon petit programme. En tout cas, tout le monde était à la préfecture ; il ne manquait vraiment personne, n’est-ce pas ? Des retrouvailles à la manière des dénouements des enquêtes d’Hercule Poirot.

- Tu t’es toujours plu à poser tout contre le centre des regards et des convoitises, ricana Olivier. Et je vais même te dire : nous t’avons souvent soupçonné de faire de la politique dans le dessein de fréquenter un milieu brillant, facile. Les grands noms te fascinent, ils te font rêver comme le Meynel t’a séduit, et aussi ton exil final dans les Alpes. Par contre l’action de terrain ne t’a jamais intéressé. Tu préférais rester attaché parlementaire plutôt que te faire élire conseiller général, du moment que tu restais dans l’entourage d’un ancien chef de gouvernement. L’amitié que je te porte m’a longtemps embrouillé sur tout ça. Après tes mois d’absence c’est une impression qui maintenant ne me quitte plus.

- Je ne vois pas ce que cela peut vous apporter de végéter entre vous, si vous n’approchez les grands noms qu’à la distance du protocole.

- Si tu t’intéressais de plus près à ce que nous faisions, tu verrais que par ici nous ne ramassons pas que des gerbes…

En tout cas, tu t’es rattrapé de plusieurs semaines de mépris et d’absence envers nos réseaux. Tout le monde t’a bien repéré, ce fut finement joué. Mais que vient faire le ministre dans notre affaire ?

- Rien d’autre que le rôle que tu viens de lui voir jouer. Il ne reparaîtra pas, et pour que tu en sois sûr, je vais te dire quand même ce que nous avons fait avant de revenir ici.

 

 

 

 

Il y a dix ans tous les deux, nous avons été amoureux fous de Chantal Vergennes, cette actrice, très rive droite, qui sortait bien un film tous les ans à l’époque de nos études. Oui, à toi cela ne te rappelle rien, tu pensais déjà à convaincre tes futurs électeurs. Eh bien combien de repas à la cantine, où nous n’avons pas renchéri, Asselle et moi sur son esprit et sur son charme ! Nous n’avions guère d’autres sujets d’échanges, mais d’évoquer cette femme nous détendait, nous attirait l’un vers l’autre comme deux provinciaux après leur pays. Ce n’étaient souvent que des moments de furtives récréations, où chacun apportait ce qui lui venait comme ça pour inciter l’autre à en rajouter dans le même ton.

- Et alors ?

- Eh bien, hier soir, je lui ai téléphoné pour lui annoncer que j’avais trouvé la trace de Vergennes. Je l’invitais à la guetter avec moi devant chez elle. Tu penses, dix ans que nous n’avions pas revu son visage. Comme de fébriles collégiens, nous avons rôdé. Et puis, elle est sorti et nous nous sommes poussés du coude. Nous lui avons demandé une entrevue, tu te rends compte ? Deux dadais, l’un quadragénaire et l’autre pas très loin derrière. C’était l’ancien de loin le plus gogo, tu peux le croire ! Elle n’a vu que deux naïfs bien tranquilles, dans sa majesté candide, et nous sommes repartis chacun avec un portrait dédicacé.

- Et… l’article sur l’entité du terroir, ou quelque chose comme cela ?

- Tu seras encore étonné par mon imagination et mon goût du contre-pied. Maintenant, ne crois pas que je sois redevenu d’un appétit qui fraye dans le département.

- En tout cas nous avançons d’un jalon. Mais la situation n’est pas forcément éclaircie. Après tout, tu ne pousses qu’une voix de plus dans ce petit tintamarre départemental, et te voilà de nouveau autant jalousé que respecté. Alors tes rêveries au Meynel sont terminées. Tu ne manqueras plus rien de nos joyeuses équipées mondaines.

- Au moins je ne serai plus le cousin ruiné invité par charité.

- C’est ça qui te bridait jusqu’à aujourd’hui, hein ? Etre considéré à ta juste place, tout simplement celle que tu t’atribues en secret, et qui n’est jamais loin de la première !

- En connais-tu que cela laisse réellement indifférent ? Ne te monte pas la tête, je n’y vois qu’une position avantageuse pour mieux mener notre affaire, une position factice mais qui me met dans de si bonnes conditions de travail ! »

« Il court à nos affaires, glissa Olivier, mais il n’est toujours pas avec nous ! J’attendais son retour ; j’allais l’accueillir parmi nous ; lui dire que le temps n’était pas passé depuis sa disparition soudaine.

- Il finira par nous tirer d’affaire sans sortir de son petit alpage intérieur ; comme un souvenir vers lequel on revient sans y faire attention, et dont on dénoue la vieille énigme simplement en la vivant à nouveau, mais avec le recul du temps évanoui. »

                                                                              Arnaud Dhermy

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