Chant du cygne : enthousiasmes

En quittant ses compagnons de jeu il se remémora un après-midi en compagnie de Gautier et de Denis qu’il souffrait pour des concerts, des opéras. Il méprisait leur furtive. Il l’avait regretté ensuite. Il en était maintenant arrivé à noter ce qu’alors distraitement il avait entendu des propos de Denis. Ce soir-là en rentrant il relisait son carnet et en souligna des lignes entières souvenues de lui : « Vouloir dépasser ses difficultés, ses impasses en désertant des pans entiers de sociabilité et de fantasmes. Ceci donne un idéal décalé mais dynamisant – Cette épuration par degrés aboutit à une concentration vers cette perception exclusive, solitaire car personnalisée – Les difficultés doivent être éliminées, le mode de vie originel qui en découle doit être réalisé en une fuite en avant exaltée. »
Il sortit le lendemain tout engourdi de ses songeries, des espoirs qui lui étaient remontés depuis la veille. A mesure qu’il traversait le quartier latin l’image de l’ami qu’il devait retrouver se gonfla d’images qui, comme d’habitude, avaient moins de rapports avec lui qu’avec son bouillonnement intérieur.
« Tu reprends le travail demain ? » commença Fabrice Couplet, le regard absent, toujours précis à ses rendez-vous.
Ils suivaient une rue sinueuse, se concertèrent à peine devant la carte d’un restaurant.
« Tu te rappelles ? Il y avait aussi Stéphane… », sourit Constant. Ces réminiscences, dont il vivait depuis la veille et le grand jeu.
« Je ne pense plus à revenir y dîner maintenant.
- A moi aussi cela fait plaisir de revoir tout cela. »
Ils s’installèrent. Constant chercha tout de suite à appuyer sa tête ; pour lui, tout effort se suspendait de nouveau pour quelques heures.
« Au fait, émit-il, où vivais-tu avant de venir à Paris ?
- Tu n’as pas remarqué ? Cela ne s’entend plus beaucoup, alors. Entre Agen et Bergerac, mais je n’y vais plus guère. Mes parents ont déménagé à Chartres depuis cinq ans. »
Fabrice avait l’air réjoui qu’on l’invite à parler de lui. Il n’en chercha pas la raison, déjà à rêver lui aussi à ce qu’il disait. Constant se surpris de s’émouvoir de la confiance qui s’installait, de l’attention qu’il était en train de porter sans arrière-pensée à son vis-à-vis.
« Quel temps fait-il là-bas, en ce moment ?
- Très doux, enchaîna Fabrice. La brume doit tout écharper, même les plantations de noyers. Mais on peut se promener sans crainte d’un coup de froid.
« ç’a donne envie d’y aller.
Il faudrait que j’organise quelque chose. Je ne connais plus personne là-bas, et tout seul cela me tente moins d’y retourner.
- Moi aussi, ajouta Constant, j’aimerais partir dans un endroit où je sais d’avance que je vais reprendre en sérénité intérieure. C’est Régis qui parle toujours de Chambray. Il y pense tellement d’ailleurs qu’on ne le voit plus du tout. Des yeux, je l’imagine parcourir ce qu’il a toujours voulu voir. Moi aussi je respecterais tout un protocole bâti sur mes concrétions chimériques… Chaque instant aurait son air connu, mais jusque là tenu en sourdine. Je jouirais de ce paradoxe : parcourir mes rêves à travers des impressions extérieures.
- Et rayonner de sympathie, sourit Fabrice.
- Je crois qu’au fond j’en suis incapable, confia Constant. Et même une sociabilité impeccable n’atteindrait pas ce que j’espérerais. De nombreuses années de complicité, peut-être. Hum… Il y a toujours quelques scrupules qui nous fait chercher à plaire au mépris de sa propre quête… et s’en dégoûter aussitôt. Voilà peut-être le secret de mon égoïsme !
- C’est toujours la même chose, opina Fabrice. Plutôt que de paraître selon ses goûts, on bifurque à mi-chemin dans le tout venant. Pourtant, si ce sont mes amis je devrais leur servir ce que je tiens de meilleur ! Vois-tu, j’avais abandonné cette idée d’une virée entre amis. Mais en te parlant d’Agen…
- N’en reviens-tu pas, justement ?
- Si, se défendit Fabrice, au souvenir amer de son escapade. Mais je n’ai pas su maîtriser le rêve que j’avais choisi, et cela n’a pas été de tout repos. »
Fabrice se trouva soudain au bord de la confidence et ils s’en troublèrent tous les deux. Passer le seuil de l’aveu pouvait les entraîner au-delà de leur bonne humeur, et ce soir ils n’en avaient pas envie. Fabrice n’avait pas craint d’afficher ses espoirs sentimentaux. Cette relation il fallait la vivre jusqu’à ses malentendus, ses débris. Alors, pourquoi ne pas s’en ouvrir à Constant ? Ils se connaissaient et s’estimaient bien assez. Et puis leur vautrée sur de moelleux dossiers, la quiète attente des plats s’y prêtait un peu quand même. Toujours cet agaçant désir de percer l’abcès en l’exprimant, d’appauvrir de mots les souvenirs difficiles et de les disperser sur d’autres intimités. Mais la bonne aise donnait aussi en hauteur pour négliger les blessures, et rendre la confidence moins utile à leur amitié.
Gautier lui sourit aussitôt de connivence. Et puis quelque chose s’embraya brusquement, qui les entraîna plus loin.
« Voici un verre sans prétention, fit Constant, mais qui nous changera les idées si on lui laisse prendre la parole, d’entrée de jeu !
- Cela va toujours beaucoup mieux quand je ne perds pas de vue ce genre de détail », inclina Fabrice sans préciser de quoi il parlait. Puis en lançant un rapide coup d’œil à son vis-à-vis, il voulut conclure : « Tout ce que j’ai vu de temps, de sérénité perdus en m’acharnant. »
Constant ne renchérit plus et ce fut un court silence.
« Tant qu’il reste un vis à vis à la mesure de son bouillonnement intérieur… remarqua Fabrice en trinquant.
- C’est exactement ce que je crois, ce que j’espère.
- J’imagine que les relations anodines te lassent ; enfin ce que j’appellerais de stricte copinerie, même celles dans lesquelles, je suppose, chacun met les formes, sans génie, sans conviction peut-être, mais non sans facilité en tout cas.
- S’efforcer à quelque chose ? coupa Constant. Quand on pense qu’il suffit de s’enthousiasmer et de s’alimenter en enthousiasme les uns les autres !
- Oui, tu as raison, nota Fabrice. Se croire des amis ne suffit pas, il faut vibrer ensemble. Sinon plus besoin de relations pour vivre, il y a la télévision et le reste. Il faut donc froidement rechercher sur une voie commune. Et cela, j’en suis persuadé, par amitié, chacun est capable de jouer le jeu de l’émulation.
- J’aimerais y croire. En tout cas cela ferait une probation redoutablement fiable ! Se lie-t-on d’amitié envers quelqu’un qu’on a identifié comme un espoir d’échange, ou bien sous le coup d’une simple plénitude dans l’instant ?
- Tu sais, de te voir t’interroger sur l’amitié…, risqua Fabrice, je me dis que le recul que tu crois prendre, tu ne l’as pas vraiment. Tu t’inquiètes de rester insatisfait mais tu tiens l’espoir d’une clef que tu engages ça et là, et remontes inutilement.
- Arrêtons ça, fit Constant qui avait pris un air las et réprobateur. Que penses-tu du vin ? Moi, je n’ai rien bu de meilleur !
- Du monbazillac, dire que c’est à l’armée que je l’ai découvert, et jusqu’à dix-sept ans j’habitais à cinquante kilomètres de ce vignoble !
- Tu n’as qu’à nous y emmener quand tu reviendras par chez toi.
- On m’a dit que Stéphane et Laurent faisaient partie d’un club d’œnologie. Si l’on ajoute ton goût pour la bonne table, chacun peut y aller de son écot.
- Pardonne-moi d’y revenir, mais je viens de me souvenir de quelque chose de très important. Une fois, Régis m’a lu une phrase de Louis-Ferdinand Céline. Elle me mine depuis et je me demande s’il existe une parade ; tu la connais ?.
- Quelque chose comme : les gens n’ont rien à se dire ?
- Ce genre-là, oui, mais attends, je l’ai dans un carnet ; c’est tiré du Voyage au bout de la nuit.
‘Autant pas se faire d'illusion, les gens n'ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c'est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous. Ils essayent de s'en débarrasser de leur peine, sur l'autre, au moment de l'amour, mais alors ça ne marche pas et ils ont beau faire, ils la gardent tout entière leur peine, et ils recommencent, ils essayent encore une fois de la placer.’ (p.292, Folio n°28)
- Je l’ai lue moi aussi. Et alors ? Offrons-nous au moins quelques bons souvenirs de cordialité tant que l’illusion nous tient… J’ai envie de me jeter à l’eau ! J’ai envie de te proposer quelque chose qui me tient à cœur. Faisons-nous des soirées chez les uns et les autres, comme ça, sur le pouce. A tour de rôle, chacun partagera quelque chose qui lui est cher. Chaque mois, quelque chose de plaisant que chacun nous tirerait de ses marottes.
- Pas toujours plaisant alors, pas seulement…, sourit Constant. Une invitation à accompagner, à partager chacune de nos questions redoutables, de ce qui nous bouleverse aussi ; une multitude de variétés d’espaces quand nous n’avons qu’une turne en ville pour simple environnement ! »
L’idée mit peu de temps à se diffuser, de Constant à Nicolas, de Fabrice à Stéphane et Laurent, et le projet prit corps. Tous en furent enthousiastes. Nicolas parla d’inviter des anciens de ses jeux de rôles. Pour un peu cela faisait une confrérie, avec ses festins, ses cérémonies. On ferait comme à
Avant que l’effervescence soit retombée, Gautier invita Fabrice pour discuter de l’organisation. Ils mirent aussi Nicolas dans la partie puisqu’il avait été maître des jeux.
« J’ai une idée un peu farfelue, dit Gautier, mais tant pis. Puisque nous sommes assez nombreux, ne pourrait-on pas réaliser cet ordre de chevalerie dont ricanait Nicolas ? Dans l’esprit donjons et dragons ?
- Avec des écus, un cérémonial, un maître ?
- Exactement ! On pourrait commencer par envoyer un courrier qui donne le ton. Chacun aura à composer ses propres armes, et les reproduire sur un écu dont nous fixerions les dimensions. A nous ensuite de réfléchir au cérémonial.
- Et quels noms adopterions-nous ?
- J’ai mon propre nom, cela me suffit, coupa Nicolas. Le rêve doit aussi connaître ses limites. Je ne dois pas jouer tout à fait un rôle, ce que j’aurais à vous dire viendra bien de moi ; ce que j’y entendrai devra éveiller ma réflexion, me rester imprégné comme une expérience de la vie normale. Je n’ai pas seulement à me défouler. C’est votre objectif aussi, n’est-ce pas ? »
Gautier, finalement, emporta un texte qu’il commença le soir même d’illustrer à son goût.
Quant au genre à imprimer à cette invitation ; le style du jeu de rôle parut trop ingénu ; il était au bord d’une exaltation plus adulte et gardait le scrupule d’une générosité constructive ; il voulait se surprendre lui-même, à se lire.

Il se tailla quand même quelques figurines en pochoirs : sangliers, drakkars, puis choisit de tracer tout cela à la plume, sans autre fioritures que ces figures reprises de loin en loin, séparant les phrases les unes des autres.
Nous, Nicolas, Constant, Fabrice et Gautier,
Passionnés
par tout ce qui passionne,
curieux d’inattendu
avec une ferme volonté pour demeurer à cette quête,
Avons voulu mutuellement nous soutenir
et mettre en commun nos aventures
intérieures
dans une discrète émulation.
Afin qu’en toute circonstance,
nous puissions maintenir
l’acuité salutaire
par un prompt souvenir.
Avons décidé de nous réunir
en une association altière et secrète,
qui ne portera d’autre nom que
Nous t’invitons personnellement
à nous rejoindre.
Sans doute,
n’en seras-tu pas surpris.
Rien de ce que nous sommes d’habitude ne changera,
sinon le plaisir de porter plus loin notre exigence,
une perspective
qui doit percer les avatars de notre présent.
C’est pourquoi nous te convions le vingt-quatre mars prochain au lieu habituel de nos retrouvailles.
Tu y apporteras la marque de ton adhésion,
un écu, aux dimensions 50x70 cm, de ta composition.
Il devra exprimer quelques-unes de tes valeurs
ou des éléments de ta personnalité.
L’écu te représentera au-dessus de ta place.
Cette lettre t’assure dores et déjà des parrains
qui cautionneront ton admission.
A la joie fraternelle de nous mettre en route ensemble.
Gautier replia son brouillon avec délectation. Il jouissait par avance de l’effet obtenu, qui n’aurait jamais lieu, car son style délirant ne séduirait personne. Il le savait, s’en moquait ; la peur de l’isolement, la souffrance de la politesse, étaient en train de se liquéfier sous cet alliage rare de communion, de curiosité. Et peu à peu il se dit que ce projet de partage amical, avec sa mise en scène, était la trouvaille qu’il attendait depuis toujours, depuis que les grands jeux d’enfants lui étaient interdits. Il venait de retrouver à la fois la plénitude de sa sociabilité et les personnes qui s’adaptaient à ce mode de sympathie. Arnaud Dhermy