Chant du cygne : nostalgies

Publié le par Arnaud Dhermy

En apercevant cependant Sébastien Berthaire, un jour, à la descente du métro, Constant ne put se contenter d’un simple signe de tête.

 

« …

 

- Il faut quand même que je m’en aille !

 

- Je t’appelle ce soir, lança Sébastien. On ne va pas se laisser un deuxième semestre entre nous.

 

- Je devrais être disponible après vingt-et-une heure, enchaîna subitement Constant avec chaleur, le temps de sortir de cours… Aller ! »

 

 

Et puis, aussitôt l’esprit s’en fut à d’autres économies. La rencontre avait pourtant été joyeuse, sincère ; Constant était simplement revenu de sa subite euphorie. Elle n’avait d’ailleurs jamais existé. Encore un qui irait l’assommer. A regretter de ne pas avoir su prendre un verre dans le feu de la rencontre ; le rajustement vespéral allait être stérile. Ennuyeux de politesse, de convenance affable et attentionnée.

 

« Il y a des gens qui gravitent autour de ta personne, lui disait Aline quand il exprimait cette impatience avec un revers de main, sans appel. Tu contemples l’environnement qu’ils te créent, tu avances au milieu d’eux comme parmi des objets, des meubles. Puis soudain, tu passes sans les voir. Et encore tu te plains quand tu t’y cognes.

 

- Tous gentils pourtant. Puis je m’aperçois que c’est leur absence, leur éloignement qui me les dévalue… jusqu’à la prochaine rencontre qui me redonne dans l’enthousiasme !

 

- Le simple vis-à-vis t’indiffère. Pourvu qu’il te distraie, c’est tout ce que tu lui demandes. Le spectacle fini, tu n’y penses plus.

 

- Non, mes relations me délogent – et d’une intensité ! – quand je vis au milieu d’elles. Mais c’est leur souvenir qui me déconcerte, l’insignifiance de ce souvenir, justement, qui me dégoûte comme d’une trahison. »

 

 

Constant s’agaçait toujours de se faire mettre à jour par sa vieille copine d’enfance.

 

Ce soir-là, il ne put qu’affecter une certaine distraction à l’approche du moment concerté avec Sébastien Berthaire, et d’emblée prit son parti d’orienter la conversation téléphonique selon son bon plaisir, comme s’il soliloquait. Ce n’était pas son habitude de monopoliser la parole, mais froidement il repoussa son interlocuteur hors du jeu, attentif à ne pas se laisser dévier par le rythme adverse.

 

« Au fait, quand nous organises-tu un grand jeu ? »

 

Il devinait Sébastien pris de court, peut-être surpris par cet entrain peu habituel, où ne perçait que trop vite l’absence de sincérité. Ou bien était-ce un affût propice pour capter un peu de concret dans ces palabres ?

 

« Mais… Quand tu veux ! Il y a toujours trois ou quatre personnes disponibles à tout moment…

 

- Alors, samedi prochain, qu’en dis-tu ? J’apporte les boissons, vous vous répartissez le reste ! »

 

 

C’était un projet qui depuis des années n’aboutissait plus. Il y en avait eu, à pas plus de quatre ou cinq reprises. Mais cela en avait marqué quelques-uns et se révélait à chaque évocation un temps fort, un lien qui résistait aux éloignements. Un temps fort, répétait Constant, et reclus dans le temps, désuet, caduc…

 

Le cadre de jeu obligé était le petit appartement douillet de Nicolas. A lui seul cela valait la peine de passer un après-midi à n’importe quoi.

 

Cet appartement avait toujours subjugué Constant. Sur des étagères claires et propres, quelques longueurs de livres. Des essais, des études. Pas de manuels qu’un étudiant se devrait de lire, non, mais des thèmes proches de ses études y étaient abordés, dans le même domaine de spécialité. C’étaient de son point de vue des travaux d’un propos plus vaste, d’une optique peut-être plus ambitieuse, dont on se rappelait les titres après avoir parcouru Le Monde ou au cours d’émissions culturelles parmi les plus élitistes.

 

Le matériel audiovisuel retenait également ses coups d’œil enthousiastes. De quoi se délecter des heures d’écoute dans une pièce sombre, devant un grand écran dont il espérait voir un modèle discrètement roulé. Il avait découvert une collection peu fournie mais éclectique, et surtout des œuvres peu connues. Il s’était étonné de ne pas voir de classiques ; Nicolas lui avait répondu que le tout-venant, il pouvait se le procurer régulièrement par la radio ou certains canaux de télévision…

 

Autrement, le mobilier ne retenait pas le regard ; aucune image aux murs, pas même de photos dans un angle de porte ou de vitre. Une garçonnière fraîchement aménagée, une installation sobre, qui n’avait que l’enthousiasme et l’expansion intime comme cadre, sans fioritures ni maniérisme superflus dans son élan confiant, sans dispersion non plus. L’élément qui intriguait le plus était le lit double dans la chambre à coucher. Constant y voyait une sensation vague mais tenace d’ambition conjugale, non pas intimement espérée mais revendiquée. Finalement cela finissait d’enlever l’adhésion, la sympathie envers un jeune de grande classe.

 

Constant convenait qu’il ne s’était jamais désapproprié ce lieu. Spontanément il avait même tiré ses plans pour l’usage qu’il ferait de l’appartement à fréquenter son occupant. Il souriait en lui-même, et se souvint de la répartie d’Aline : « C’est celui qui vit au milieu de tout cela qui ne va pas tout à fait avec ! » Un garçon bien poli, avec qui Constant ne s’était jamais risqué à une évocation un peu personnelle. « A moins que Nicolas corresponde tout de même à son lieu de vie, mais loin des regards, comme en tournant le dos. Alors il ne s’exprimerait qu’à travers des facettes pendues dans son appartement : livres, disques et films, comme des miroirs qui le désigneraient indirectement, lui permettant de croiser quelques regards peu pressés et comme lui assez hardi pour toiser les gorgones de l’altérité.

 

 

Ce samedi-là, dès que Constant reprit pied dans le petit univers de Nicolas, il sentit que rien n’avait changé. Il pourrait spontanément se replacer en ce lieu et il en ressentit un bien immense ; c’était le vieux pavillon de chasse de Louis dont il prenait la reconstruction avec son colombage bleu-roi, sa façade chaulée et l’immense fauteuil défoncé.

 

Le jeu ancien allait donc reprendre, et c’était par un coup de tête anodin, l’agacement passager d’un soir. Constant regarda tour à tour ses partenaires, les écouta. A part Sébastien il ne les fréquentait que pour l’occasion. Tous ces visages souriants soulignaient une concentration enthousiaste. Des regards volontaires songea-t-il, volontaires pour fuir la morosité, l’insipidité intérieure peut-être. Et puis tous ces éclats de voix, ces péroraisons composées… Puis il se les imagina chez eux, livrés à eux-mêmes, sans d’affable masque. Pitoyables peut-être. Son dégoût de leur être attaché, c’était peut-être la peur d’une contagion, ou qu’en devenant plus intimes ils lui montrent peu à peu les caries de leur émail souriant. D’ailleurs entre eux… Des compagnons de peine, ça oui ! Vous savez bien, ces aveugles qui se promènent en s’accrochant à l’épaule d’un autre, qui ne se quittent plus même dans la dégringolade, comme des adhérences malignes.

 

L’animation allait gagnant, la partie elle-même comme d’une comédie théâtrale. C’était une succession de conciliabules pour mener à bien son jeu. Chacun cherchait à s’entendre avec un autre sur le dos d’un troisième, dont on tenait cependant à s’assurer la bienveillance. Les sympathies changeaient tour à tour de visage, on aurait cru qu’un accélérateur de particules précipitait les relations, que cette suite d’avatars donnait l’idée de vingt ans d’amitié, d’hypocrisie. Pourtant, se dit Constant, de quel tempérament sont-ils partis pour arriver à cette douce illusion qui émane d’eux en ce moment ? Peut-être faut-il jouer quelque chose pour tant avoir à se raconter…

 

A son tour il glissa dans l’inconscience, il joua son rôle avec toute l’outrance et le plaisir possible. Alors, de nouveau, il se sentit des plus enragés à l’entregent, au tortillement cordial.

 

 

« Les amis, c’est formidable. Prenons tout de suite une autre date, et puis allons au restaurant avant de se quitter !

 

On ne laissera pas deux ans, cinq ans, avant la prochaine… »

 

 

« Ils vont encore dire que je suis déchaîné, que je passe d’un extrême à l’autre. »

 

Constant se sentit pris d’une telle frénésie en rentrant chez lui qu’il eut l’impression que celle-là ne faiblirait plus. Il avait la certitude intime de voir renaître une flamme primordiale, se plaignait déjà de l’indifférence, des infidélités. Puis peu à peu le contexte et le rythme de ce qu’il venait de vivre s’infusa dans son quotidien, orienta ses perspectives, comme le halo d’une forte lumière qui capterait la vue d’une marche nocturne. Au dîner qui avait suivi la partie, il avait été séduit par l’accueil qu’on avait fait à son enthousiasme, par l’attitude de ses commensaux qui leur faisait dire qu’il n’y avait plus qu’un pas, qu’un geste peut-être pour aller d’une même cadence, et poursuivre encore plus loin.

 

« Je le sais bien. Quand on fait connaissance, c’est là que l’émulation est la plus forte ; connaissance, reconnaissance, naissance ! Toutes nos anecdotes y passent ; les meilleurs moments d’autrefois se resservent, la variété des expériences s’expose et se fond dans un regard circulaire. L’échange devient un lent pilon et s’enfonce dans la profondeur de la mémoire. Plus inattendu qu’une introspection, plus sentencieux aussi ; cette pédagogie qu’on s’impose, la conviction qu’on y affecte, devant l’autre…

 

Il y a des intimités qui ne s’en lassent pas, qui ne s’en passent pas.

 

Et il en va de cette bonhomie comme d’une maison bien tenue, d’un art constant de son intérieur. Finalement c’est l’art de recevoir qui donne le train d’une vie. Se faire agréable, aimable pour l’autre. En sourire, en vivre pour soi. Louis… Cela aussi, Aline le disait de temps en temps. »

 

 

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