Heureuse morosité

Publié le par Comité de rédaction de la Revue Anima

Merveille, qu’un ennui à deux le long d’un long après-midi taiseux.

 

Bras ballants dans le blé, la lourdeur du sang au bout des mains. La lèvre fait relâche au bord du verre.

 

Il fait chaud.

 

Le canal tend des ombres. Les peupliers s’immiscent.

 

On jette des pierres dans l’eau, on commente la silhouette qui passe, laissant le hasard amuser le vide.

 

« C’est peut-être ce que nous avons eu de meilleur …»

 

La conversation fait le tour, revient et ne donne plus le vertige. Dans une maison voisine, les notes du piano s’évident et ne soutiennent qu’un timbre de voix éteint.

 

Quel avenir sera le nôtre, celui de notre amitié. L’un des deux se le demande à voix haute. L’autre ne répond pas.

 

Des idées fourmillent dans le champ du silence. Opinions qui s’échauffent d’avoir été trop longtemps tenues à l’écart du dialogue. Boulangiste ou pas. Sed contra. Oui ou non. On s’énerve avec soin. L’heureuse défiance vire à l’échauffourée pragmatique. Quand deux chats somnolent, ils se ressuscitent à coups de griffes.

 

De ces paisibles siestes bâtardes, entre le repos et le recroquevillement, qui œuvrent à d’étonnants éveils.

 

Qu’il est bon de s’ennuyer calmement, entre amis ! La pâteuse indifférence des réponses, lancées à mi-voix, rejoint la vérité des grandes fatigues.

 

Le vis-à-vis ouvre les yeux, surpris de la violence du choc : l’autre vient de murmurer une affreuse évidence.

 

Qu’il fait bon ne plus se parler !... quand tout avait été bâti sur les mots. Chacun se renfrogne. Affections rembrunies, plus denses d’être enfoncées dans le sang.

 

L’éclat de l’eau l’été. Le zonzonnement des mouches sur les bardanes. La poussière au bout des chaussures. On regarde autour de soi pour ne pas assister à la déroute. Il faut poser la question anodine : « tu as vu la carpe ? »

 

Tout glisse. Tout est un.  Tu peux te murer, tu n’échapperas pas à la paix. La vase des visages morfondus. Quelque chose ne sortira pas de ça. Quelque lancinante incapacité de résister au calme se rebiffe. On se remettra en route, un certain vide au cœur, le contact avec soi et l’autre perdu, mais à l’aveugle, et d’un rythme commun, on va se retrouver.

 

Déjà le pont sonne creux et concentre à nouveau le silence. On passe.

 

L’autre veut davantage, le ciel, une étoile, l’impossible. Il prend la moue des boeufs. Vagues bulles de déception que sont ces yeux-là. Et les regards ne se croisent plus.

 

Pourtant, se dit le premier, s’il fallait se jeter à l’eau pour crier enfin. Et briser cette lascivité d’odalisque mâle. Chatouiller le boudeur.

 

« Qu’il est étrange d’être là, mêlé des mains à la facilité du jour… Enfance, mon amour ! il n’est que de céder… »

 

Céder ! Noyer le spleen ! Crier !

 

Et on ne se poussera pourtant pas à l’eau. Demain, un vague sourire aux lèvres, on se demandera ce qui était si bizarre hier, près du canal.

 

L’envie fourmille encore. Les cheveux en épis se souviennent. Soupir d’aise en dépit de tout.

                                                                    Christophe Langlois

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