Accointances

Publié le par Comité de rédaction de la Revue Anima

 Avant guerre, Emmanuel Berl assiste aux levées de drapeaux en –isme de toutes sortes. Ses amis « prennent des positions », se déchirent, se jettent au visage des mots abstraits, les « paroles gelées, propices aux tyrans ». Quarante ans plus tard, après la dévastation, l’auteur se retourne sur ce passé, sur ces années 20 où « le mensonge envahit tout »…

 

 

« Si nous avions su garder les uns envers les autres un minimum d’accointances, fût-ce dans le désaccord, peut-être aurions-nous pu opposer quelques barrages aux maléfices ?

 

            On ne voyait plus que ruptures, qu’exclusives, qu’exclusions. Où qu’on allât, on marchait sur les amitiés mortes. Si faibles qu’elles aient été elles s’affirmaient pourtant plus vivantes, j’en suis sûr, que les monstres de papier journal par quoi elles furent englouties.

 

            Je crois qu’une giration infernale séparait de plus en plus chacun des autres et d’ailleurs de soi-même. Car plus les partis, les appartenances développaient leur pouvoir, plus la solitude des individus, au lieu de diminuer, augmentait ; là où cessait l’hostilité, la rivalité commençait, et non pas la fraternité. Qui ne s’est pas brouillé avec qui ? Les malentendus devenaient de plus en plus difficiles à éviter, impossibles à dissiper. Les mots entrés en folie ne faisaient que les susciter et que les grossir. Le langage, usé de toutes parts, ne servait plus de dénominateur commun. On parlait, et parfois dans une même phrase, de la « dignité de la personne humaine » et du « matériel humain ». On révérait encore Nietzsche pour avoir proclamé la mort de Dieu. Et on ne voyait pas que c’était l’homme lui-même qui était mort, que les mots : semblable, prochain, avaient perdu leur sens, et que rien ne s’opposait plus au déferlement des guerres zoologiques, l’ennemi cessant d’appartenir à la même espèce que soi. »

 

Emmanuel Berl, in Sylvia, Folio Gallimard, 1972, p. 158-159

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