Compagnon de bibliothèque
Vient le moment où, en pleine guerre, on s’assied parmi les livres… Ernst Jünger, dans sa légende germanique, Sur les Falaises de marbre, relate l’existence de deux « frères » qui herborisent et classifient. Le narrateur est l’un d’eux. Tout à l’observation des plantes, il se plaît à dresser l’inventaire de ce qui demeure, en des temps menacés par le Grand Forestier.
« On passait par une porte vitrée de la terrasse à la bibliothèque. Aux belles heures de la matinée, cette porte demeurait grande ouverte, en sorte que frère Othon, assis à sa vaste table, était comme en un coin du jardin. J’entrais toujours avec plaisir dans cette pièce au plafond de laquelle jouaient les ombres vertes des feuillages et dont le silence accueillait les gazouillis des jeunes oiseaux et le proche bourdonnement des abeilles.
(…) Et cette partie de la bibliothèque se divisait encore en trois branches générales, l’une contenant les œuvres qui s’occupaient de la forme, l’autre, de la couleur, la troisième, du parfum. Les rangées de livres se continuaient dans la petite galerie, et le long de l’escalier qui conduisait en haut, jusqu’à l’herbier. Là se trouvaient les Pères de l’Eglise, les penseurs, les auteurs classiques anciens et modernes, et surtout une collection de dictionnaires et d’encyclopédies de toute espèce.
Le soir, je retrouvais frère Othon dans la petite galerie, où brûlait dans la cheminée un feu de sarments secs. Quand le travail de la journée avait été bon, nous aimions nous détendre alors en ces conversations plus nonchalantes où l’on chemine sur des chemins battus, saluant au passage les dates et les autorités. Nous nous amusions aux bizarreries du savoir, à la citation rare, à celle qui frise l’absurde. Et dans ces jeux, la légion des esclaves muets, garrottés de cuir ou de parchemin, nous servait toujours à propos. »
Ernst Jünger, Sur les Falaises de marbre, trad. de l’allemand par Henri Thomas, Gallimard, coll. L’Imaginaire, 1999, p. 23