Appel à être

Publié le par Comité de rédaction de la Revue Anima

 

 

 

 

Un jour, le téléphone a sonné. Au milieu du grand silence, dans la maison fraîche où j’étais seul, un après-midi d’été.

 

Et la voix se mit à me parler. C’était celle d’un homme mûr, la cinquantaine, une voix très grave et très chaleureuse. Il me dit son nom, il me parla.

 

Pour la première fois, quelqu’un me parlait. J’avais toutes les peines du monde à répondre quelque chose.

 

Quelqu’un s’adressait à moi depuis le même endroit lumineux dans le langage, avec cette même flamme au milieu du verbe, vers laquelle j’orientais ma boussole depuis tant d’années. Ce fut en tous cas l’impression majeure, inédite. Nous parlions la même langue.

 

Et il me pêchait, littéralement, du fond de la nuit, il me ramassait dans un filet puissant, il me faisait remonter, de la force d’un seul de ses bras, des profondeurs sinistres où j’avais terré ma souffrance.

 

Il me parlait d’un poème que j’avais donné à ma mère. Venu dans sa librairie, il l’avait reçu de ses mains, elle lui avait dit quelque chose. Il l’avait lu.

 

Et cet après-midi il m’appelait pour me dire : j’entends. Pour me dire : continue. Je te reçois. Viens, je veux t’entendre toi-même dire ce texte. Est-ce que tu veux bien.

 

Se doutait-il de ce qu’il faisait ? De cette minute, je sus que je n’étais plus seul.

 

Il y a suffisamment d’affiches insensées, de kilomètres de télévision acidulée, de voitures violentes et de poteaux électriques beuglants, dans la campagne où j’ai grandi, pour qu’on se figure sans peine l’impossibilité de la poésie, le terrible enchaînement des nécessités scabreuses, bancaires, morales qui conditionne l’infaisabilité d’un poème dans les années quatre-vingt dix, en France, au fond de l’Oise, à l’âge où on sait qu’il faudra trouver un travail et en vivre.

 

Le coup de fil fut bref. Pourtant il a suffi de cette vibration lointaine, arrivée jusqu’à mon oreille, pour me confirmer le serment qui s’était formulé en moi depuis longtemps, dès le tout jeune âge probablement. Je ne me souviens pas de la suite. Je ne revois, après cette formidable décharge électrique en pleine poitrine, quand il avait prononcé les premiers mots du poème, je ne revois que mes épaules un peu alourdies, après avoir raccroché, remontant l’escalier, le cœur concerné soudain, l’esprit occupé par une mission qui avait logé en lui comme une pierre au fond de l’eau pendant dix ans et n’avait jamais été retournée ainsi et lue en pleine lumière.

 

Je me souviens de l’état dans lequel je fus laissé. Un état de présence à soi et aux autres, de libération, et quelque chose de très aigu, comme le fil d’une épée dressée devant soi, comme d’avancer en terrain débroussaillé avec plus de force qu’auparavant. Une claire conscience d’un devoir à accomplir. Je crois que cela s’appelle la joie.

 

Nous nous sommes vus peu après. Puis, très fréquemment. Nous nous sommes parlé face à face, marchant dans Paris, dans des jardins, arrêtés à des carrefours puis, plus tard, le long des prés, avec nos enfants. Abusais-je à ses dépens de ce sentiment si exaltant d’exister enfin pour quelqu’un, ou se crut-il un devoir de s’écarter du témoignage trop effusif d’un cadet ? Toujours est-il qu’à l’occasion d’un voyage qui devait durer plus d’un an, l’absence retentit pour la première fois. Je crus comprendre bien des choses, et ce fut ma première expérience de fidélité au-delà des froissements inévitables de la vie. Désormais, nous nous revoyons de loin en loin, avec cette vague inquiétude de ceux qui savent qu’ils s’aiment mais se le disent avec des mots plus furtifs ou plus appuyés que jadis. Et toujours tressaille l’espoir d’un appel qui serait celui du premier jour. Mais on sait en même temps que c’est impossible. Comme elle est étrange, cette douleur en long et en large, de connaître suffisamment bien quelqu’un pour deviner qu’avec lui tout est possible et que pourtant cette aubaine refusée continue de prouver une amitié, comme la balise signale une épave, désolation ou trésor, à l’imagination de choisir. C’est toujours à l’enfant de regarder, il sait le mieux.

 

Je garde le souvenir de ces premiers temps, après le coup de téléphone. De ces quelques années, trois, peut-être quatre, où la fièvre d’écrire m’était transmise presque directement par sa fièvre de comédien. Où les mots prenaient consistance de chair parce qu’ils étaient prononcés par sa voix de violoncelle, et emplissaient toute une salle de leur éclat. Il planta dans mes lectures une forêt vivante d’hommes, de rages, d’incantations, d’horreurs, de déchirements, d’Alceste net et pudique à Thésée qui tonnait dans sa poitrine, en passant par Rodrigue et Ruy Blas, dont les murmures énormes d’amour sont mêlés pour moi à tout jamais aux errements du Roi Lear dont il prit un jour le vieux pas titubant, dans son jardin, pour ma plus grande frayeur

 

Il se donna à moi par l’âme et je le lui rendais bien, pendant ces années de grâce. Et sans doute, après, se donna-t-il à d’autres que moi – et certainement il fallait ouvrir cette amitié à toutes les autres amitiés possibles, au risque de faire périr la forme première de notre attachement. Il me donna pendant trois ans ce qu’il m’avait fait entrevoir le jour du coup de téléphone salvateur : insufflant une certitude, il vivifiait ce qu’il touchait et donnait forme à l’informe, si vivace encore en moi. Il combattait ce vide qui avait atteint des proportions presque fatales, l’absorption dans le néant menaçant à tout instant. Il sut placer sa voix, et me faire placer la mienne.

 

Ce n’était pas qu’une amitié. Ou alors, une amitié portée à incandescence, de celle qui dans l’art et dans la foi, dans la certitude partagée d’avoir à créer quelque chose qui nous dépasse, a été à l’origine des abbayes, des ordres de chevalerie, des communautés d’artistes. De cette sorte d’amitié qui est épiphanie. Dont il sort manifestement, comme les fruits les plus naturels, un texte, un chant, une mise en scène. C’était une paternité, c’était un enfantement, et je ne m’inquiétais nullement de cette influence bienfaisante, comme l’enfant ne sait pas encore se tourmenter du bonheur qu’il reçoit.

Voilà ce qu’est l’Ami, avec une majuscule. Il ne se contente pas de vous donner à foison le sentiment intense de lui plaire : vous repartez de chez lui en portant sur toute chose ce même regard d’extrême attention bienveillante et forte qui fait sonner le réel, vous projetez à votre tour de la lumière et remarquez, avec surprise, avec plaisir, que les personnes, les objets, les événements que vous regardez ainsi commencent à éclore et à resplendir à leur tour.

Vous repartez davantage vous-même.

Ainsi, de l’Ami, dirai-je d’abord qu’il fait toute chose aimable à l’Aimé.

 

Christophe Langlois

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