"Azur et Asmar" ou le dessin inanimé

Publié le par Comité de rédaction de la Revue Anima

Tout est fait pour plaire.

L'affiche des "Mille Nuits plus une", selon l'expression chère à Borgès, exsude quelque mystère nacré, quelque délicatesse d'Arabie, qui fait envie. Le lion rouge, l'oiseau bleu.

Le titre est beau. Le rythme nuancé des séquences, la douce lenteur de la fable, miment ces heures voluptueuses du conte murmuré près de l'oreiller lors des soirées d'hiver.

Et cependant, quelle déception ! Quelle sourde tristesse affaisse le spectateur dans son siège !

Comment adhérer, comment se laisser porter, lorsqu'une fable n'est plus que la démonstration de l'Article 1er de la Déclaration universelle des droits de l'homme ?

J'en rappelle les termes : "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité."

Mais ce qui est bel et bon sur le plan juridique peut-il inspirer si directement l'art ? N'y a-t-il pas une lourdeur extrême à défendre des principes, même légitimes ?

Du coup, la légende a du plomb dans l'aile. La divinité elfique s'embarrasse d'un procès final laborieux, soupesant les mérites de chacun, pour départager deux frères de lait qui ne se parlent quasiment jamais et ne se témoignent aucun respect véritable, chacun étant sans question sur le passé de l'autre. Etrange désert de l'affection, dans un univers onirique censé promouvoir l'amitié.

En sorte qu'on se demande tout le temps si on ne visionne pas le futur clip électoral de l'UMP ou du PS pour les prochaines présidentielles, ou si on ne se trouve pas dans une de ces ridicules foires médiatiques qui priment seulement les courts métrages sur le FN ou sur les tensions en banlieue. Ce n'est pas une oeuvre d'art, c'est le maquillage par le beau d'un propos oiseux et rabaché : tous les hommes sont égaux, il faut aimer son prochain, le racisme sous toutes ses formes doit être condamné. Certes !... De si belles intentions ne sont-elles pas aussi navrantes que l'ostracisme lui-même ? Fait-on de la littérature avec des idées gentilles ?

Le mariage mixte prôné par Crapoux en une péroraison effarante, dans l'atmosphère sinistre de cette grotte, d'ailleurs semblable à celle des décors de films créés en numérique (pensons à Chapeau melon et bottes de cuir, où Londres est superbe et sans vie, ou aux interminables suites de La Guerre des Etoiles, où les villes intergalactiques brillent par leur rigidité et l'absence d'habitants), le mariage mixte ne devient-il pas tristement OBLIGATOIRE, dans cette affaire ? Où est l'amour ? Cette princesse des Djinns ne prend que le temps d'un pas de deux pour faire son choix... Mais quelle est cette rencontre de surface ?

Enfin, que dire de ce Moyen-âge occidental qui ne fait intervenir que des personnages raides comme la justice, conformément aux poncifs actuels ? Que dire de ces images où l'on reconnaît la révoltante ignorance des scénaristes au sujet de la France médiévale ? Car, bien entendu, pas âme qui vive, nulle bonté, nulle bienveillance, nulle sainteté dans notre sale pays gothique ! Et que penser de cette scène d'exil (traduire : le méchant Seigneur met à la porte la gentille Sarrasine, comme le terrible Français de 2006 veut renvoyer chez eux les immigrés), en des temps où notre pays a plus que jamais le sentiment d'accueillir les étrangers au-delà de ses forces ? Est-il juste de le culpabiliser en ne faisant de lui qu'un affreux père de famille rigoriste  ?

C'est une manoeuvre enfantine que de se saisir des sentiments de compassion et de fraternité pour disqualifier toute une culture au profit d'une autre. Quel dommage ! Comme les dessins étaient beaux ! Comme les chants murmurés en arabe par la nourrice étaient langoureux ! Mais voilà : à l'heure où les pouvoirs publics français s'associent à l'inauguration de la mosquée de Pithiviers soutenue par les franciscains, est-il juste d'accuser notre civilisation des pires maux ? Quand le simple fait d'être chrétien vous vaut la peine capitale en Arabie saoudite ? Car force est de constater que le christianisme apparaît à peine dans ce dessin animé, là où foisonnent les références à l'Islam.

Notre Azur ne porte d'ailleurs aucun univers intérieur particulièrement teinté de christianisme. C'est un pantin en voyage, qui connaît une fascination sans lendemain pour l'exotisme, et ne prend jamais vraiment vie, malgré la délicieuse petite princesse Chamsous Sabah. Encore une fois, ce n'est pas un être vivant mais une démonstration algébrique du Code d'Honneur contemporain. Je n'ai rien contre le Courtisan de Castiglione. Mais ses exposés scolaires en trois points m'ennuient, surtout s'ils prennent leurs aises avec l'Histoire, ne confrontent pas les spiritualités et biaisent avec le réel.

Comme il est loin, le temps où nous avions droit à l'incomparable Collier perdu de la Colombe (Tunisie, 1991), la plus belle légende jamais filmée sur les délicatesses de la civilisation arabo-musulmane ! Mais nous n'en sommes plus à la contemplation du verbe "aimer" qui faisait le sujet du magnifique film de Nacer Khémir. On sent bien, o tempora o mores, que nous n'en sommes plus non plus à la fixité sublime des Cinq rêves du scribe de Bahiyyih Nakhjavani (Actes Sud, 2003), où un scribe tâche de trouver l'inspiration d'un poème qui requiert un papier presque transparent... Et nous avons aussi quitté les rivages prometteurs de Nathan le Sage de Lessing. Toute cette littérature, qui est une véritable littérature, enseigne, mais sans le vouloir. Edifie, mais en passant.

L'art de persuader, même des plus belles choses, est art subtil.

                                                                      Christophe Langlois Catégorie : Critique de films, critique d'art, compte-rendu; sujet : critique d'Azur et Asmar.

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