« Voilà le silence : laisser le Seigneur prononcer en nous une parole égale à Lui. »
Il existe en ce moment, en 2007, en France, un film pour nous parler d’autre chose que de
la France, du moment et de 2007.
Le titre laisse rêveur, il est vrai. D’emblée, il s’offre à nous dense et vaste comme les montagnes de
la Grande Chartreuse où se niche ce monastère invisible, à plusieurs kilomètres de la route.
Trois heures de silence. De vie à l’état brut, du moins travaillée par une approche formelle qui tâche de ne pas réduire son objet : plutôt qu’une narration, ce film est devenu un « espace » comme le dit son réalisateur, Philip Gröning.
Trois heures. Sans jeu de jambe, sans femmes, sans « musique de film ». Pas de rapt, pas de bombes, pas de fin du monde. Mais une puissante montée de présent. Les nerveux en prennent pour leur grade, c’est certain. Il y en a qui claquent la porte. Le rythme est nouveau, pas précisément lent, mais dérangeant comme les premiers Wenders.
Je le dis sans fausse honte : je me suis endormi deux fois. Le croirez-vous ? Je veux porter ce sommeil au crédit du Grand Silence, sans ironie aucune. Ce film apporte la paix. Mon assoupissement, c’était l’hommage que rendait d’abord mon corps à la paix qui l’envahissait. Le choc était rude pour moi, depuis une rue parisienne, les transports, mon travail. Et voilà qu’une clairière bénéfique s’ouvrait. Tant de films excitent une attention artificielle qui m’épuise sans que je m’en rende compte ; celui-ci m’a bercé, m’a rendu ma respiration naturelle, a décanté mes idées.
Trois heures, c’est un peu violent bien entendu. C’est le temps qu’il faut pour se révolter au moins une fois devant tant de lenteur et de répétition. Mais précisément : le film ne serait rien sans ces instants d’impatience de ma part. Il les provoque en moi pour m’infuser sa patience. Il fait disjoncter la logique boulimique du consommateur d’images que je suis. Il met en échec mon besoin documentaire. Je ne feuillette pas un énième bouquin sur les moines. Non. Grâce à ces trois heures, je vis un peu à leur rythme à eux. Je ne m’absente pas dans mon rôle de spectateur. Au lieu d’assister à, je participe à.
De ce fait, comme c’est rarement demandé, c’est un peu brutal. Bien sûr.
Mais je vois. Le jeune moine masser et pommader le vieux moine. L’autre jeune, espagnol, sonner la cloche en fermant les yeux, en réalisant cette hauteur inatteignable en lui et sur laquelle il mise toute sa vie, sur laquelle il joue toutes ses forces. L’entrée du novice dans sa cellule, les bougies sur les marches, comme tout cela doit s’inscrire à tout jamais en lui. La pluie, la neige, l’eau qui s’égoutte partout, comme dans Roublev de Tarkowsky, liant tout, la force organique des feuilles, des herbes, l’indistinct qui s’éveille, l’immense nébuleuse de
la Création dans la transparence de laquelle les moines entrent ensemble, la nuit, en chantant « Benedicite glacies et nives ».
Le réalisateur a recours à deux sortes d’images, les unes nettes et documentaires, les autres grenues, tramées, vieillies. L’alternance des deux procédés visuels sculpte un temps à deux dimensions, d’une part ce qui est vécu sur le vif, de l’autre ce qui est relu et n’apparaît qu’après. Le mouvement de la vie de foi elle-même. Ainsi le temps, au cœur de ce film, est-il magnifié. Il ouvre sur l’éternité, il n’est pas un obstacle à surmonter mais la matière même de notre éternité.
De cette façon, la répétition de la même phrase – « celui qui ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple »- à plusieurs moments différents de la projection rappelle combien la méditation monastique se réapproprie sans cesse
la Parole divine pour descendre plus profondément dans sa signification, dans son principe vivifiant. Il ne s’agit pas seulement de comprendre mieux une Parole, il faut encore qu’elle descende dans mon sang, que je la vive, que je m’en pénètre. Cette contemplation par paliers successifs s’apparente à la plongée sous-marine – c’est le même silence, quelquefois – ou mieux, à la manducation, à la rumination.
Chose plus belle encore, les moines ne sont pas filmés dans une prétendue objectivité, leur vie n’est pas commentée « à côté ». On voit bel et bien que la caméra les dérange, ou du moins qu’elle ne les arrange pas, et ils font avec, ils l’intègrent. Ceci prouve qu’ils sont bien présents, qu’ils ne restent pas dans leur bulle. Grâce à ces trois heures, il n’y a enfin plus de spectacle. Certes on ne s’enivre pas, on ne se gave pas d’esthétique spirituelle jouissive. Sans esbrouffe, sans surjouer rien, les moines vivent leur vie à même nos yeux. La nuit, le jour. Chaque détail sonne juste. Leurs godasses lourdes, leur blouse de trois tonnes, leurs chariots improbables. Les matières participent bien du même monde que le nôtre : le bois de la cellule, les copeaux de lumière qui restent dans le coin de l’œil, l’œuvre de l’hiver, l’éclaircie pendant la messe. Tout est signifiant, tout se met à chanter, une moitié de pomme, un bouton, le linge où tous se sèchent.
Ce linge m’a rendu particulièrement heureux. Le voir flottant là, au vent, après que toutes les mains s’y soient séchées, pure présence du Christ qui nettoie, se charge de tout, discrètement, c’est déjà une confidence quotidienne, une présence dans les plus humbles objets.
Comme le petit instant de repos que s’accorde le jeune moine qui déjeune par terre, au soleil, dans l’embrasure de sa porte. C’est parfait, ça chante, c’est juste.
Et celui qui parle aux chats et qu’on ne comprend pas, il a la même simplicité franciscaine que le bénédictin donnant fraternellement leur pâtée à ses cochons dans En route de Huysmans.
Il y a enfin ces portraits longs, en plan fixe, face-à-face. Cela a dû demander du temps, de la délicatesse. Ils nous regardent dans les yeux. Ils ont accepté de faire cela. Peut-être ne le voulaient-ils pas au début – et comme ça se comprend ! Mais ils mettent de côté leur pudeur – ou plutôt, ils arrivent avec. Une vie de prière n’amène-t-elle pas à cette tranquille confiance ? Ils se laissent regarder fixement par nous comme ils se laissent regarder tout le temps par Dieu lui-même. Chaque portrait dure longtemps, à la limite de l’impudeur – et ils sont en paix, naturels. Donnés.
Chez chacun, toujours, ce sourire si décent, cette irrésistible joie ténue, derrière la joue droite du vieil édenté, dans la paix des sourcils broussailleux de l’aveugle.
Celui-là même qui nous dit : « pour Dieu, il n’y a pas de passé, pas de futur. Il n’y a que le présent. »
Et me voilà à mon tour gagné par cette présence.
Elle descend des montagnes jusqu’à nous.
En France. En 2007.
Christophe Langlois